Il y a des images que l’on regarde… puis il y a celles qui nous habitent.
Depuis plusieurs jours, comme beaucoup d’entre vous, je vois défiler les images des incendies qui ravagent nos forêts. Les flammes, les paysages dévastés, les animaux qui fuient, les habitants contraints de quitter leur maison, les pompiers qui luttent sans relâche…
Et je dois vous faire une confidence.
En tant que personne au fonctionnement atypique et particulièrement sensible, je ne regarde pas simplement ces images. Je les ressens. Elles s’impriment en moi, parfois bien après avoir éteint la télévision ou refermé mon téléphone.
Je pense aux animaux qui ont perdu leur habitat, aux familles qui voient partir en fumée une partie de leur vie, aux femmes et aux hommes mobilisés jour et nuit pour protéger les autres. Mon esprit imagine, mon cœur s’emballe, et je sens monter une profonde tristesse mêlée d’impuissance.
Pendant longtemps, je me suis demandé pourquoi certains semblaient pouvoir tourner la page après le journal télévisé, alors que, de mon côté, ces événements continuaient de m’accompagner pendant des heures, parfois plusieurs jours.
Avec le temps, j’ai compris que je n’étais pas seule à vivre cela.
Au cabinet, j’entends régulièrement des personnes me dire qu’elles n’arrivent plus à décrocher de l’actualité, qu’elles se sentent submergées par ce qui se passe dans le monde ou qu’elles culpabilisent de ne rien pouvoir faire.
Si c’est votre cas, j’aimerais vous dire une chose importante.
Vous n’êtes ni faible, ni excessif.
Vous êtes peut-être simplement une personne dont la sensibilité capte le monde avec une intensité particulière.
Quand la sensibilité devient une caisse de résonance
Nous ne réagissons pas tous de la même façon face aux événements difficiles.
Les personnes hypersensibles, anxieuses, certaines personnes neuroatypiques ou tout simplement très empathiques ont souvent une capacité particulière à ressentir les émotions. Elles ne voient pas seulement une information, elles la vivent presque de l’intérieur.
Les images d’une forêt qui brûle ne représentent pas uniquement un paysage détruit. Elles évoquent parfois la perte, la souffrance des animaux, l’inquiétude pour l’avenir, ou encore le sentiment que notre planète est en danger.
Cette sensibilité est une véritable richesse. Elle nourrit l’empathie, le respect du vivant et l’envie d’agir. Mais lorsqu’elle n’est pas protégée, elle peut aussi devenir une source d’épuisement émotionnel.
Pourquoi ces événements peuvent-ils provoquer autant d’anxiété ?
Notre cerveau est conçu pour détecter les dangers afin de nous protéger.
Lorsque les informations diffusent en continu des images impressionnantes, notre système nerveux peut avoir du mal à distinguer un danger immédiat d’un danger observé à distance.
À cela s’ajoute un sentiment d’impuissance.
Nous assistons à ces drames sans pouvoir intervenir directement. Cette absence de contrôle nourrit souvent le stress et l’anxiété.
Certaines personnes ressentent également une profonde culpabilité.
Elles se disent qu’elles devraient faire davantage, qu’elles n’ont pas le droit de profiter d’un moment de détente alors que d’autres traversent une épreuve terrible.
Cette culpabilité est fréquente chez les personnes très empathiques.
Les signes qui peuvent vous alerter
Après plusieurs jours d’exposition à ce type d’actualité, il est possible de ressentir :
une boule au ventre en regardant les informations, une grande tristesse, des difficultés à trouver le sommeil, le besoin de consulter sans cesse les dernières actualités, une fatigue émotionnelle inhabituelle, des difficultés à se concentrer, un sentiment d’impuissance ou de découragement
Ces réactions ne signifient pas que vous êtes fragile. Elles montrent simplement que votre système émotionnel est très sollicité.
Comment prendre soin de soi sans détourner le regard ?
Prendre soin de soi ne signifie pas devenir indifférent.
Au contraire.
Pour continuer à être présent aux autres et agir lorsque cela est possible, nous avons besoin de préserver notre équilibre.
Quelques gestes simples peuvent déjà faire une différence.
Choisissez un ou deux moments dans la journée pour vous informer plutôt que de laisser les chaînes d’information tourner en permanence.
Accordez-vous des moments de pause loin des écrans.
Passez du temps dans la nature lorsque cela est possible. Observer un arbre, écouter les oiseaux ou sentir le vent sur son visage permet souvent au système nerveux de retrouver un peu de calme.
Respirez profondément quelques minutes, marchez, échangez avec une personne de confiance.
Et surtout, rappelez-vous que vous n’êtes pas obligé de porter toute la souffrance du monde pour être une personne profondément humaine.
Peut-on agir sans s’épuiser ?
Oui.
Nous ne pouvons pas empêcher tous les incendies. En revanche, nous pouvons choisir des gestes qui ont du sens pour nous.
Faire un don à une association, soutenir les pompiers, adopter des comportements respectueux de l’environnement, sensibiliser autour de soi.
Ces actions sont précieuses.
Mais elles ne doivent pas s’accompagner d’une culpabilité permanente.
Vous avez aussi le droit de vivre, de rire, de profiter d’un moment en famille ou de savourer une journée de vacances.
Ce n’est pas manquer de compassion.
C’est préserver les ressources dont vous aurez besoin pour continuer à avancer.
Être sensible est une force, à condition d’en prendre soin
Dans mon cabinet, je rencontre régulièrement des personnes qui pensent être « trop sensibles ».
Pourtant, je ne crois pas qu’il existe des personnes trop sensibles.
Je crois surtout qu’il existe des personnes qui ressentent intensément et qui n’ont jamais appris à protéger cette sensibilité.
Prendre soin de son équilibre émotionnel n’efface pas les drames du monde.
En revanche, cela permet de ne pas s’effondrer avec eux.
Vous avez le droit d’être touché.
Vous avez le droit de ressentir de la tristesse.
Vous avez aussi le droit de vous protéger.
Car une personne apaisée pourra toujours apporter davantage qu’une personne épuisée.
Si vous sentez que les événements extérieurs prennent une place de plus en plus importante dans votre quotidien, qu’ils alimentent votre anxiété ou votre fatigue émotionnelle, sachez qu’il est possible d’être accompagné. Comprendre son fonctionnement émotionnel et apprendre à mieux réguler ses émotions permet souvent de retrouver un équilibre, sans renoncer à cette belle capacité d’empathie qui fait partie de vous.
Au moment où vous refermerez cet article, les flammes ne se seront peut-être pas encore éteintes. Des femmes et des hommes continueront de lutter, parfois au péril de leur vie, pour protéger les personnes, les habitations et notre patrimoine naturel.
J’ai une pensée profonde pour les sapeurs-pompiers, les pilotes, les équipes de secours, les agriculteurs qui mettent leurs connaissances, leur matériel et parfois leurs propres terres au service de tous, ainsi que pour les nombreux bénévoles qui, dans l’ombre, apportent leur aide avec une générosité remarquable.
J’ai également une pensée pour toutes les personnes touchées par ces incendies, celles qui ont dû quitter leur maison, celles qui ont tout perdu, celles qui voient aujourd’hui leur quotidien bouleversé.
Et puis il y a la nature.
Ces paysages qui nous semblaient immuables, ces arbres parfois centenaires, cette faune discrète qui y trouvait refuge. Il faudra du temps pour que la forêt retrouve ses couleurs, que les animaux réinvestissent ces lieux et que la vie reprenne doucement son chemin.
Mais la nature nous enseigne aussi quelque chose de précieux : malgré les blessures, elle possède une formidable capacité à renaître.
Peut-être pouvons-nous nous en inspirer.
Continuons à nous informer, à soutenir lorsque nous le pouvons, à remercier celles et ceux qui agissent sur le terrain. Continuons aussi à prendre soin de notre propre équilibre émotionnel. Car préserver sa sensibilité ne signifie pas détourner le regard. C’est au contraire lui permettre de rester vivante, disponible et capable d’agir avec justesse.
Prenons soin de ceux qui protègent, de ceux qui souffrent, de cette nature qui nous offre tant… et n’oublions pas de prendre soin de nous.
Parce qu’un cœur apaisé est souvent celui qui peut le plus longtemps continuer à aimer, à aider et à espérer.
